L’histoire de Fatima racontée par Lucia dos Santos

Ainsi commencent les « Mémoires » de Lucie

« J’ai eu conscience de mes actions dès que j’étais dans les bras de ma mère.
Je me souviens d’avoir été bercée et de m’être endormie au son de divers chants.
La première prière que j’ai apprise fut le Je vous salue, Marie, car ma mère avait l’habitude de me tenir dans ses bras pendant qu’elle enseignait le catéchisme à ma sœur Caroline, de cinq ans mon aînée. »

« Lorsque j’eus six ans, ma mère pensa que je pouvais faire ma Première Communion.
Ma joie ne saurait être exprimée.
Enfin arriva le jour tant attendu.
Quand le prêtre vint distribuer le Pain des Anges, il me semblait que mon cœur allait sortir de ma poitrine.
Mais dès que l’Hostie divine se posa sur ma langue, je ressentis une sérénité et une paix inaltérables ;
il me sembla être enveloppée d’une atmosphère si surnaturelle que la présence de notre Bon Dieu devenait pour moi sensible,
comme si je Le voyais et L’entendais avec les sens de mon corps.

Alors, je Lui adressai mes prières :
“Seigneur ! rends-moi sainte, garde mon cœur toujours pur, uniquement pour Toi.”

À ce moment-là, il me sembla que le Bon Dieu me disait au plus profond de mon cœur ces paroles claires :
“La grâce qui t’est accordée aujourd’hui demeurera vivante dans ton âme, produisant des fruits de vie éternelle.”

Je me sentis si rassasiée du Pain des Anges qu’il me fut impossible, pendant un bon moment, de manger quoi que ce soit.
Dès cet instant, je perdis tout attrait et tout plaisir pour les choses du monde,
et je ne me sentais bien que dans un endroit solitaire,
où je pouvais, seule, me souvenir des délices de ma Première Communion. »

Avant les faits de 1917, à part les liens de parenté qui nous unissaient, rien de particulier ne me portait à préférer la compagnie de Jacinthe et de François à celle d’autres enfants.
Je ne sais pourquoi, mais Jacinthe et son petit frère François avaient pour moi une affection spéciale : ils me cherchaient presque toujours pour jouer.
Ils ne trouvaient aucun plaisir à être avec d’autres enfants et me demandaient souvent d’aller avec eux près d’un puits que mes parents possédaient au fond du jardin.
Une fois arrivés là, c’était Jacinthe qui choisissait les jeux auxquels nous nous adonnions.

Ma mère avait l’habitude, après le dîner, de nous raconter des histoires : l’histoire de la Passion du Seigneur, celle de saint Jean-Baptiste, ou encore les apparitions de Lourdes.
Je connaissais donc la Passion du Seigneur un peu comme un conte, et je commençai à la raconter à mes petits cousins, en détail, comme je l’appelais alors : l’histoire du Seigneur.

En écoutant le récit des souffrances de Notre-Seigneur, Jacinthe était émue jusqu’aux larmes.
Souvent, par la suite, elle me demandait de lui redire encore cette histoire de la Passion.
Elle pleurait, toute bouleversée, et disait :

« Pauvre Notre-Seigneur ! Moi, je ne commettrai jamais aucun péché.
Je ne veux pas que Notre-Seigneur souffre encore davantage. »

Le troupeau et les jeux dans la montagne

Entre-temps, j’étais arrivée à l’âge fixé par ma mère pour envoyer ses enfants garder le troupeau.
Ma sœur Caroline avait douze ans, et il fallait qu’elle commence à travailler.
C’est pourquoi ma mère me confia la responsabilité de notre troupeau.

Bien qu’ils fussent encore très jeunes, ma tante confia aussi à François et à Jacinthe la garde de ses brebis.
Je me souviens qu’ils vinrent me l’annoncer tout joyeux, pour me dire la bonne nouvelle et convenir avec moi de la façon dont nous pourrions réunir nos troupeaux chaque jour.

Nous décidâmes que chacun partirait à l’heure fixée par sa mère, et que le premier arrivé attendrait l’autre au Borreiro — c’est ainsi que nous appelions un petit étang situé dans un creux de la montagne.
Une fois réunis, nous choisissions le pâturage du jour, et nous y allions, contents et joyeux, comme si nous allions à une fête.

Nous avions gagné la confiance de nos brebis à force de leur distribuer nos goûters ; ainsi, quand nous arrivions au pâturage, nous pouvions jouer en toute tranquillité, certains qu’elles ne s’éloigneraient pas de nous.

Jacinthe aimait tant prendre les agneaux blancs, s’asseoir en les tenant sur ses genoux, les caresser, et, le soir, les porter dans ses bras jusqu’à la maison pour qu’ils ne se fatiguent pas.
Un jour, en rentrant, elle se plaça au milieu du troupeau.
Je lui demandai :

— « Jacinthe, pourquoi marches-tu au milieu des brebis ? »
Elle répondit :
— « C’est pour faire comme Notre-Seigneur, qui, sur cette image qu’on m’a donnée, est au milieu de beaucoup de brebis et en porte une dans ses bras. »

Jacinthe aimait aussi beaucoup écouter l’écho au fond de la vallée.
Pour cette raison, un de nos grands divertissements consistait à nous asseoir au sommet des collines, sur la roche la plus haute, et à prononcer à haute voix quelques mots.
Le nom qui renvoyait le plus bel écho était celui de MARIE.

Parfois, Jacinthe récitait tout le Je vous salue, Marie, en attendant, avant de dire chaque mot, que l’écho du précédent se fût éteint.

Chants, lumière et étoiles

Nous aimions aussi entonner des chants.
À tous les chants profanes — et malheureusement, nous en connaissions plusieurs —, Jacinthe préférait ceux qui parlaient de la Sainte Vierge :
Salut, Noble Dame, Vierge pure, Anges, chantez avec moi.

Tandis que nous parcourions ainsi les montagnes, ce que François aimait le plus, c’était de s’asseoir sur la plus haute pierre pour jouer du pipeau ou pour chanter.
Si sa petite sœur et moi dévalions les pentes en courant, lui restait assis, tout absorbé par sa musique et ses mélodies.

Jacinthe aimait beaucoup, vers le crépuscule, aller sur l’aire à battre le blé qui se trouvait en face de notre maison, pour voir de là le coucher du soleil, puis le ciel se parsemer d’étoiles.
Les belles nuits de clair de lune l’enthousiasmaient.
Alors, nous nous amusions à deviner qui de nous pourrait compter le plus d’étoiles, que nous appelions les lampes des anges.
La lune, disions-nous, appartenait à Notre-Dame, et le soleil à Notre-Seigneur.
C’est pourquoi Jacinthe disait parfois :

« J’aime mieux la lampe de Notre-Dame, car elle ne nous brûle pas et ne nous éblouit pas comme celle de Notre-Seigneur. »

François venait jouer avec nous sur la vieille aire, pendant que nous attendions que Notre-Dame et les anges allument leurs lampes.
Lui aussi se réjouissait à les compter, mais rien ne l’enchantait plus qu’une belle aurore ou qu’un coucher de soleil.
Tant qu’il voyait encore un rayon de soleil, il ne se souciait pas de savoir si déjà quelques lampes s’étaient allumées.

« Aucune étoile n’est aussi belle que celle de Notre-Seigneur », disait-il à Jacinthe, qui préférait celle de Notre-Dame parce qu’« elle ne fait pas mal aux yeux ».

Tout émerveillé, François suivait du regard les rayons de lumière qui, se projetant sur les vitres des maisons des villages voisins ou sur les gouttes d’eau suspendues aux arbres et aux buissons de la montagne, les faisaient briller comme autant d’étoiles — mille fois plus belles, à ses yeux, que celles des anges.

Et lorsque la lune ne paraissait pas, nous disions que la lampe de Notre-Dame était sans huile.

L’apparition de l’Ange

Un beau jour, nous étions avec nos petites brebis sur une propriété de mes parents, sur la colline appelée Cabeço. Vers midi, une petite pluie commença à tomber, plus fine que la rosée.
Nous avions alors franchi la colline, suivis de nos moutons, à la recherche d’un rocher pouvant nous servir d’abri.

Nous y avons passé la journée, bien que la pluie ait cessé et que le soleil ait commencé à briller, clair et beau.
Nous avons pris notre collation et récité notre Chapelet. Après avoir terminé notre prière, nous nous sommes mis à jouer avec de petits cailloux.

Quelques instants après avoir commencé à jouer, tout à coup, un vent fort secoua les arbres, et nous levâmes la tête pour voir ce qui se passait, car jusqu’alors le temps était resté clair.
Alors, à travers l’oliveraie, nous avons vu venir vers nous un garçon de 14 ou 15 ans, plus blanc que la neige, et que le soleil rendait transparent comme du cristal. Il était très beau.

En s’approchant de nous, il dit :

« N’ayez pas peur, je suis l’Ange de la Paix, priez avec moi ! »

Puis, s’agenouillant, il courba son front jusqu’au sol et nous fit répéter trois fois ces paroles :

« Mon Dieu ! Je crois, j’adore, j’espère et je Vous aime. Je Vous demande pardon pour tous ceux qui ne croient pas, n’adorent pas, n’espèrent pas et ne Vous aiment pas ! »

Puis, se relevant, il dit :

« Priez ainsi : les Cœurs de Jésus et de Marie sont attentifs à la voix de votre prière. »

Ses paroles s’imprimèrent si profondément dans notre esprit que nous ne les avons jamais oubliées.

Plus tard, un jour d’été, après la sieste à la maison, nous jouions près d’un puits appartenant à mes parents dans le jardin, que nous appelions Arneiro…
Tout à coup, nous vîmes la même image, ou ange, du moins il me semblait que c’était le même, qui nous dit :

« Que faites-vous ? Priez, priez beaucoup ! Les très saints Cœurs de Jésus et de Marie ont sur vous des desseins de miséricorde. Offrez constamment à l’Altissime prières et sacrifices. »

«Comment devons-nous faire des sacrifices ?» ai-je demandé.

«De tout ce que vous pouvez, offrez à Dieu un sacrifice, en acte de réparation pour les péchés qui L’offensent et en prière pour la conversion des pécheurs. Vous attirerez ainsi la Paix sur votre Patrie. Je suis votre Ange Gardien, l’Ange du Portugal. Surtout, acceptez et supportez avec soumission les souffrances que le Seigneur vous enverra.»

Avant de disparaître, l’Ange clarifia davantage son invitation à la pénitence et aux petits sacrifices :

«Les petits sacrifices des enfants sont chers au Seigneur : ils sont puissants pour la conversion des méchants.»

Ces paroles de l’Ange s’imprimèrent dans notre esprit comme une lumière qui nous faisait comprendre qui était Dieu, combien Il nous aimait et voulait être aimé, la valeur du sacrifice, jusqu’à quel point cela Lui était agréable et comment, à travers lui, Il convertissait les pécheurs.

C’est pourquoi, à partir de ce moment, nous avons commencé à offrir à Dieu tout ce qui nous mortifiait, sans nous affoler à chercher d’autres pénitences ou sacrifices, sauf celui de passer des heures et des heures prosternés à terre à répéter les prières de l’Ange.

Lors de la deuxième apparition de l’Ange, après les premiers instants, François me demanda :

«Tu as parlé avec l’Ange : que t’a-t-il dit ?»
«Tu n’as pas entendu ?»
«Non. J’ai vu qu’il parlait avec toi ; j’ai entendu ce que tu lui as dit, mais ce qu’il t’a dit, je ne le sais pas.»

Je lui racontai alors tout ce que l’Ange avait dit lors de la première et de la deuxième apparition.

Un certain temps s’écoula encore. Un jour, nous emmenâmes nos troupeaux paître dans une propriété de mes parents, un oliveraie que nous appelions Pregueira, située sur le versant du mont Cabeço, déjà mentionné, un peu au-dessus des Valinhos. Après avoir pris notre collation, nous avions décidé d’aller prier dans la grotte qui se trouve de l’autre côté de la colline.

À peine arrivés, à genoux et le front à terre, nous avions commencé à réciter à nouveau la prière de l’Ange :

«Mon Dieu, je crois, j’adore, j’espère et Je Vous aime…»

Je ne sais pas combien de fois nous avions répété cette prière, lorsque nous nous sommes aperçu qu’une lumière inexplicable brillait sur nous. En nous redressant pour voir ce qui se passait, nous avons vu l’Ange, qui tenait dans sa main gauche un calice, au-dessus duquel était suspendue une Hostie, et quelques gouttes de Sang tombaient de l’Hostie dans le calice.

L’Ange laissa le calice suspendu dans l’air, se mit à genoux près de nous et nous fit répéter trois fois :

«Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, je Vous adore profondément et je Vous offre le Précieux Corps, le Sang, l’Âme et la Divinité de Jésus-Christ, présent dans tous les tabernacles du monde, en réparation des offenses, sacrilèges et indifférences par lesquels Lui-même est offensé. Et par les mérites infinis de Son Sacré Cœur et du Cœur Immaculé de Marie, je Vous demande la conversion des pauvres pécheurs.»

Après avoir prié et nous avoir fait répéter trois fois la même prière, l’Ange se leva et, prenant dans ses mains le calice et l’Hostie, me donna l’Hostie consacrée et distribua le Sang du calice entre Giacinta et François, disant en même temps :

«Prenez et buvez le Corps et le Sang de Jésus-Christ, horriblement offensé par les hommes ingrats. Réparez leurs crimes et consolez votre Dieu.»

Puis, se prosternant de nouveau à terre, il répéta avec nous encore trois fois la même prière :

«Sainte Trinité…»

et disparut.

Nous restâmes longtemps dans la même position, répétant sans cesse les mêmes paroles. Quand nous nous relevâmes, nous vîmes que la nuit tombait et qu’il était donc temps de rentrer à la maison.

Dans les jours suivants, la force de la présence de Dieu en nous était si intense qu’elle nous absorbait et nous anéantissait presque complètement : il sembla pendant longtemps qu’elle nous privait même de l’usage de nos sens… La paix et le bonheur que nous ressentions étaient grands, mais entièrement intimes : l’âme totalement concentrée en Dieu. Même la faiblesse psychique qui nous accablait était grande.

Après quelques jours, lorsque nous retrouvâmes notre état normal, François demanda :

«L’Ange t’a donné la Sainte Communion, mais à moi et à Giacinta qu’a-t-il donné?»
«La Sainte Communion aussi à nous», répondit Giacinta avec un bonheur indescriptible, «n’as-tu pas vu que c’était le Sang qui tombait de l’Hostie?»
«Je sentais que Dieu était en moi, mais je ne savais pas comment c’était!» dit François.

Peu à peu, cette atmosphère s’évanouit et nous recommencâmes à jouer presque avec le même entrain et la même liberté qu’auparavant.

Le 13 mai 1917, je jouais avec Giacinta et François au sommet de la colline de Cova da Iria (là où se trouve maintenant la Basilique) ; nous nous amusions à construire un petit mur autour d’un buisson quand, tout à coup, nous vîmes comme un éclair. Je dis à mes cousins :

«Il vaudrait mieux que nous rentrions tous à la maison car il y a des éclairs et un orage peut arriver.»
«Oui, allons-y.»

Nous commençâmes à descendre la pente, menant nos brebis vers la route. Arrivés à mi-pente, derrière un grand chêne vert, nous vîmes un éclair et, après quelques pas, nous aperçûmes sur un petit chêne une Dame vêtue de blanc, plus éclatante que le soleil, diffusant une lumière plus claire et intense qu’un verre d’eau traversé par les rayons du soleil le plus ardent.

Nous nous arrêtâmes, surpris par l’apparition. Nous étions si proches d’Elle que nous étions à l’intérieur de la lumière qui L’entourait, ou que Elle diffusait : peut-être à un mètre et demi de distance. Alors la Vierge Marie nous dit :

«N’ayez pas peur, je ne vous ferai aucun mal.»

«D’où venez-vous ?» lui demandai-je.
«Je viens du Ciel.»
«Et que voulez-vous de moi ?»
«Je suis venue vous demander de venir ici pendant six mois consécutifs, le 13, à la même heure : ensuite je vous dirai qui je suis et ce que je veux. Je reviendrai encore une septième fois.»
«Moi aussi j’irai au Ciel ?»
«Oui, tu y iras.»
«Et Giacinta ?»
«Elle aussi.»
«Et François ?»
«Lui aussi, mais il devra réciter beaucoup de Rosaire.»

Je me souvins alors de Lui demander des nouvelles de deux filles qui étaient mortes depuis peu. C’étaient mes amies et elles venaient chez moi pour apprendre à tisser avec ma sœur aînée :

«Maria das Neves est-elle déjà au Ciel ?»
«Oui, elle est au Ciel.»
«Et Amélia ?»
«Elle restera au Purgatoire jusqu’à la fin du monde.»

Puis elle dit :

«Voulez-vous vous offrir à Dieu pour supporter toutes les souffrances qu’Il voudra vous envoyer, en acte de réparation pour les péchés par lesquels Il est offensé et en supplication pour la conversion des pécheurs ?»
«Oui, nous le voulons.»
«Alors, vous souffrirez beaucoup, mais la grâce de Dieu sera votre consolation.»

C’est en prononçant ces dernières paroles qu’elle ouvrit pour la première fois les mains, nous communiquant une lumière si intense, une sorte de reflet qui sortait d’Elle et pénétrait dans notre poitrine et au plus intime de notre âme, nous faisant nous voir en Dieu, qui était cette lumière, plus clairement que nous ne nous voyons dans le meilleur des miroirs.

Alors, par un élan intérieur, également communiqué à nous, nous tombâmes à genoux et répétâmes intimement :

«Sainte Trinité, je Vous adore. Mon Dieu, mon Dieu, je Vous aime dans le Très Saint Sacrement.»

Après ces premiers moments, la Vierge ajouta :

«Récitez le Rosaire tous les jours pour obtenir la paix dans le monde et la fin de la guerre.»

Puis Elle commença à s’élever doucement, montant en direction de l’orient, jusqu’à disparaître dans l’immensité de l’espace.

C’est Giacinta qui, ne pouvant contenir une si grande joie, rompit notre accord de ne rien dire à personne. Ce même après-midi, alors que, pris par la surprise, nous étions pensifs, Giacinta s’écria soudain avec enthousiasme :

«Mais cette belle Dame !»
«Je vois déjà que tu es sur le point de le dire à quelqu’un», lui dis-je.
«Non, je ne le dirai pas, ne t’inquiète pas», répondit-elle.

Le jour suivant, lorsque son frère vint me dire qu’elle avait parlé la veille au soir, à la maison, Giacinta écouta l’accusation sans rien dire.

«Tu vois ? C’est vrai ce qu’il me semblait», lui dis-je.
«Il y avait quelque chose ici à l’intérieur qui m’empêchait de me taire», répondit-elle en larmes.
«Maintenant, ne pleure pas et ne dis plus rien à personne de ce que cette Dame nous a dit.»
«Mais je l’ai déjà dit !»
«Qu’as-tu dit ?»
«J’ai dit que la Dame nous avait promis de nous emmener au Ciel.»
«Et tout de suite tu es allée répéter cela !»
«Pardonne-moi. Je ne dirai plus rien à personne.»

Le jour suivant la première apparition, lorsque nous arrivâmes au pâturage, Giacinta s’assit sur une pierre, pensive.

«Giacinta, viens jouer», lui disions-nous.
«Aujourd’hui je n’ai pas envie de jouer.»
«Pourquoi ne veux-tu pas jouer ?»
«Parce que j’ai réfléchi : cette Dame nous a dit de réciter le Rosaire. Maintenant, quand nous réciterons le Rosaire, nous devrons dire l’Ave Maria et le Notre Père en entier.»

Ainsi commençâmes-nous dès ce jour à réciter le Rosaire de manière complète.

Le 13 juin, notre paroisse célébrait la fête de Saint Antoine. Ma mère et mes sœurs, qui savaient combien j’aimais les fêtes, me dirent :

«Nous voulons vraiment voir si tu laisseras la fête pour aller à la Cova d’Iria, pour parler avec cette Dame !»

Elles conservaient leur attitude de mépris, qui me blessait plus encore et me coûtait autant que les insultes. Vers onze heures, je sortis de la maison, passai chez mes oncles où Giacinta et Francesco m’attendaient, et nous partîmes pour la Cova d’Iria, attendant avec impatience le moment tant désiré.

Ce jour-là, je me sentais très attristée. Peut-être pour cela, la Dame me dit de ne pas me décourager, car Elle ne m’abandonnerait jamais. Après avoir récité le Rosaire avec Giacinta, Francesco et les autres personnes présentes, nous vîmes de nouveau le reflet de lumière qui s’approchait (ce que nous appelions l’éclair), et peu après, la Vierge apparut sur le chêne, exactement comme en mai.

«Que voulez-vous de moi ?» demandai-je.
«Je veux que vous veniez ici le 13 du mois prochain, que vous disiez le Rosaire tous les jours et que vous appreniez à lire. Ensuite, Je vous dirai ce que Je veux.»

Je demandai la guérison d’un malade :

«S’il se convertit, il guérira avant la fin de l’année.»

«Je voudrais Vous demander de nous emmener au Ciel.»
«Oui, Giacinta et Francesco y seront bientôt, mais toi, tu resteras ici encore quelque temps. Jésus veut Se servir de toi pour Me faire connaître et aimer. Il veut établir dans le monde la dévotion à Mon Cœur Immaculé.»

«Resterai-je seule ici ?» demandai-je, peinée.
«Non, ma fille. Et cela te fait-il beaucoup souffrir ? Ne te décourage pas. Je ne t’abandonnerai jamais. Mon Cœur Immaculé sera ton refuge et le chemin qui te conduira jusqu’à Dieu.»

En prononçant ces dernières paroles, Elle ouvrit les mains et nous communiqua, pour la deuxième fois, le reflet de cette immense lumière, dans laquelle nous nous voyions comme plongés en Dieu. Giacinta et Francesco semblaient se trouver dans la partie de lumière qui s’élevait vers le ciel, moi dans celle qui se diffusait sur la terre.

Devant la paume de la main droite de la Vierge, il y avait un cœur couronné d’épines qui semblaient y être enfoncées. Nous comprîmes qu’il s’agissait du Cœur Immaculé de Marie, outragé par les péchés de l’humanité, qui voulait réparation.

Entre-temps, la nouvelle des apparitions s’était répandue. Ma mère voulait coûte que coûte que je dise que tout était mensonge. Pour cela, elle n’épargna ni caresses, ni menaces, ni même le manche du balai.

Elle s’inquiétait de plus en plus de l’évolution des événements et trouva donc un stratagème plus sûr pour m’obliger à avouer que j’avais menti. Un matin, elle m’appela et me dit qu’elle allait m’emmener voir le curé :

«Lorsque tu seras là, mets-toi à genoux, dis-lui que tu as menti et demande-lui pardon.»

En passant devant la maison de ma tante, ma mère entra quelques minutes. J’en profitai pour raconter à Giacinta ce qui se passait. La voyant attristée, elle laissa couler quelques larmes et me dit :

«Je me lèverai bientôt et j’irai chercher Francesco. Nous irons près de ton puits pour prier. Quand tu reviendras, viens nous rejoindre.»

En revenant, je courus au puits, et ils étaient là, tous les deux, à genoux, en train de prier. Dès qu’ils me virent, Giacinta courut m’embrasser et me demanda comment j’avais agi. Je lui racontai. Ensuite, elle me dit :

«Tu vois ? Nous ne devons avoir peur de rien. Cette Dame nous aidera toujours. Elle est tellement notre amie !»

Un jour, trois messieurs vinrent nous parler. Après leur interrogatoire, fort peu agréable, ils nous laissèrent en disant :

«Voyez si vous vous décidez à révéler ce secret, sinon le Monsieur l’Administrateur est décidé à mettre fin à vos jours.»

Giacinta, laissant transparaître la joie sur son visage, dit :

«Quelle joie ! J’aime tant Notre Seigneur et Notre Dame, et ainsi nous irons bientôt les voir !»

La rumeur s’étant répandue que l’Administrateur voulait effectivement nous tuer, une de mes tantes, mariée à Casais, vint chez nous avec l’intention de nous emmener chez elle, car, disait-elle :

«Je vis dans un autre canton (région) et cet Administrateur ne pourra pas venir vous chercher.»

Mais son projet ne se réalisa pas, car nous ne voulions pas partir et répondîmes :

«S’il nous tue, tant pis. Nous irons au Ciel !»

Les jours passèrent et, le 13 juillet, quelques minutes après notre arrivée à la Cova d’Iria, près du chêne, parmi la foule nombreuse, alors que nous disions le Rosaire, nous vîmes le reflet de lumière habituel et, peu après, la Vierge apparut sur le chêne.

«Que voulez-vous de moi ?» demandai-je.
«Je veux que vous veniez ici le 13 du mois prochain, que vous continuiez à dire le Rosaire tous les jours à Notre-Dame du Rosaire, pour obtenir la paix dans le monde et la fin de la guerre, car seulement Elle pourra vous secourir.»

«Je voudrais Vous demander de nous dire qui Vous êtes et de faire un miracle pour que tous croient que c’est Vous qui nous apparaissez.»
«Continuez à venir ici tous les mois. En octobre, Je dirai qui Je suis, ce que Je veux et Je ferai un miracle que tous pourront bien voir pour croire.»

Elle continua :

«Sacrifiez-vous pour les pécheurs, et dites souvent, surtout chaque fois que vous faites un sacrifice : Ô Jésus, par amour pour Vous, pour la conversion des pécheurs et en réparation des péchés commis contre le Cœur Immaculé de Marie !»

En prononçant ces dernières paroles, Elle ouvrit de nouveau les mains, comme les deux mois précédents. Le reflet sembla pénétrer la terre et nous vîmes comme une grande mer de feu qui semblait se trouver sur la terre. Immergés dans ce feu se trouvaient des démons et des âmes qui ressemblaient à des braises transparentes, certaines noires ou bronzes, sous forme humaine, emportés par les flammes qui sortaient d’eux avec des nuages de fumée. Ils tombaient de toutes parts, comme des étincelles d’un grand incendie, sans poids ni équilibre, entre cris et gémissements de douleur et de désespoir, ce qui nous terrifiait jusqu’à nous faire trembler de peur.

Les démons se distinguaient par leurs formes horribles et repoussantes, ressemblant à des animaux monstrueux et inconnus, mais transparents et noirs comme du charbon dans les braises.

Terrifiés et comme pour implorer de l’aide, nous levâmes les yeux vers Notre-Dame, qui nous dit avec gentillesse mais aussi tristesse :

«Vous avez vu l’enfer, où vont les âmes des pauvres pécheurs. Pour les sauver, Dieu veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé. Si les hommes font ce que Je vous dis, beaucoup d’âmes seront sauvées et il y aura la paix ; la guerre est sur le point de finir. Mais si les hommes ne cessent d’offenser Dieu, une autre guerre, encore pire, commencera sous le pontificat de Pie XI.

Quand vous verrez une nuit illuminée d’une lumière inconnue, sachez que c’est le grand signe que Dieu vous donnera, que le châtiment du monde pour ses crimes est proche, par la guerre, la famine et les persécutions contre l’Église et le Saint-Père. Pour empêcher cela, Je demanderai la consécration de la Russie à mon Cœur Immaculé et la Communion réparatrice des premiers samedis. Si l’on obéit à mes demandes, la Russie se convertira et il y aura la paix. Sinon, elle répandra ses erreurs dans le monde, provoquant guerres et persécutions contre l’Église ; les bons seront martyrisés, le Saint-Père souffrira beaucoup, et de nombreuses nations seront anéanties.

À la fin, mon Cœur Immaculé triomphera, le Saint-Père consacrera la Russie, qui se convertira, et au monde sera accordée une longue période de paix.»

Pendant l’apparition, la Vierge nous confia un secret avec l’interdiction expresse de le révéler à quiconque. À la fin de l’apparition, la foule se précipita sur nous, nous bombardant de questions que j’essayais de satisfaire du mieux possible ; on me demanda aussi pourquoi, tout à coup, j’étais devenue si triste. Je répondis que c’était un secret.

Après cette apparition, Giacinta commençait souvent à dire :

«Beaucoup d’âmes vont en enfer ! Et là-bas, on n’en sort plus ?»
«Non !»

«Et après beaucoup, beaucoup d’années ?»
«Non ! L’enfer ne finit jamais !»

«Et le paradis non plus ?»
«Ne vois-tu pas qu’ils sont éternels, qu’ils ne finissent jamais ?»

Nous méditions souvent sur l’enfer et sur l’éternité. La vision de l’enfer nous avait inspiré une telle horreur que toutes les pénitences et mortifications nous semblaient dérisoires pour réussir à libérer une seule âme.

Giacinta s’asseyait souvent par terre ou sur une pierre et, pensivement, commençait à dire :

«L’enfer ! L’enfer ! Quelle peine j’ai pour les âmes qui vont en enfer, pour ces personnes qui, vivantes, y brûlent comme du bois dans le feu !»

Et, tremblante, elle se mettait à genoux, les mains jointes, et répétait la prière que la Sainte Vierge nous avait enseignée :

«Ô mon Jésus, pardonne nos fautes, préserve-nous du feu de l’enfer, emmène au ciel toutes les âmes, surtout celles qui ont le plus besoin de ta miséricorde.»

De temps en temps, elle appelait moi ou son frère, comme si elle se réveillait d’un rêve :

«Francesco ! Francesco ! Prierez-vous avec moi ? Il faut beaucoup prier pour libérer les âmes de l’enfer. Il y en a tant ! Quelle peine j’ai pour les pécheurs ! Si je pouvais leur montrer l’enfer !»

Parfois, elle se serrait soudain contre moi en disant :

«J’irai au Ciel, mais toi tu dois rester ici : si Notre-Dame te laisse, dis à tous ce qu’est l’enfer, pour qu’ils ne pèchent plus et pour qu’ils n’y aillent pas.»

Quand je la voyais très pensive, je lui demandais :

«Giacinta, à quoi penses-tu ?»
Souvent elle répondait :
«À la guerre qui viendra, à tant de gens qui devront mourir et aller en enfer ! Quelle tristesse ! Si les hommes cessaient d’offenser Dieu, il n’y aurait pas de guerre, et ils n’iraient pas en enfer.»

Par la suite, deux prêtres vinrent nous interroger et nous recommandèrent de prier pour le Saint-Père. Giacinta demanda qui était le Saint-Père et les bons prêtres nous expliquèrent qui il était et pourquoi il fallait prier pour lui.

Après cela, Giacinta éprouva tant d’amour pour le Saint-Père que, lorsqu’elle offrait ses sacrifices à Jésus, elle ajoutait toujours :

«… et pour le Saint-Père.»

En terminant le Rosaire, elle ajoutait toujours trois Ave Maria pour lui. Et parfois elle disait :

«Comme j’aimerais voir le Saint-Père ! Tant de gens viennent ici, et le Saint-Père ne vient jamais.»

Dans sa candeur enfantine, elle pensait que le Souverain Pontife pouvait faire ce voyage comme n’importe quelle autre personne.

Un jour, nous étions allés faire la sieste près du puits de mes parents. Giacinta s’était assise sur le rebord du puits, tandis que Francesco était venu avec moi chercher du miel sauvage dans les buissons d’une rive voisine. Un peu plus tard, Giacinta m’appela :

«As-tu vu le Saint-Père ?»
«Non.»
«Je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai vu le Saint-Père dans une très grande maison, à genoux, devant une table, pleurant, le visage entre les mains. Dehors, il y avait beaucoup de monde ; certains lui jetaient des pierres, d’autres le maudissaient et disaient des paroles très vulgaires. Pauvre Saint-Père ! Nous devons beaucoup prier pour lui !»

À une autre occasion, nous sommes allés à la grotte du Cabeço. Nous nous sommes prosternés par terre pour dire les prières de l’Ange. Après un moment, Giacinta se leva et m’appela :

«Ne vois-tu pas tant de routes, tant de chemins et de champs remplis de personnes qui pleurent de faim et n’ont rien à manger ? Et le Saint-Père dans une église, devant le Cœur Immaculé de Marie, en prière ? Et tant de gens priant avec Lui ?!»

Depuis ce jour-là, nous n’offrions à Dieu aucune prière ou sacrifice sans y ajouter une supplication pour Sa Sainteté, et nous commençâmes à éprouver un amour si grand pour le Saint-Père.

Pendant ce temps, l’aube du 13 août se leva. Des gens arrivaient de partout, dès la veille. Tous voulaient nous voir, nous interroger et nous faire leurs demandes, pour que nous les transmettions à la Très Sainte Vierge.

Dans la matinée, un ordre du maire arriva, demandant d’aller à la maison de ma tante, où il m’attendait. Mon père reçut l’ordre et nous y conduisit. À notre arrivée, il se trouvait dans une pièce avec mes cousins. Il nous interrogea et fit de nouvelles tentatives pour nous obliger à révéler le secret et promettre que nous ne retournerions pas à la Cova d’Iria. N’ayant aucun résultat, il ordonna à mon père et à mon oncle de nous emmener chez le curé. De là, il nous fit ensuite monter dans sa voiture, disant qu’il nous emmènerait à la Cova, mais il nous conduisit à Vila Nova de Ourém, où se trouvaient sa résidence et le palais du gouvernement avec les prisons.

Il nous retint un moment chez lui, essayant avec de nouveaux interrogatoires, des promesses et des menaces, de nous arracher le secret. Voyant que tout était inutile, il nous fit enfermer dans la prison.

Pendant que nous étions prisonniers, ce qui coûtait le plus à Giacinta fut l’abandon de nos parents. Elle disait, le visage en larmes :

«Ni mes parents, ni les tiens ne sont venus nous voir. Ils ne s’occupent pas de nous !»

«Ne pleure pas, lui dit Francesco, offrons cela à Jésus pour les pécheurs.»
Et, levant les yeux et ses petites mains vers le Ciel, elle fit l’offrande :
«Ô mon Jésus, c’est par amour pour Vous et pour la conversion des pécheurs.»

Giacinta ajouta :

«Et aussi pour le Saint-Père et en réparation des péchés commis contre le Cœur Immaculé de Marie.»

Lorsque, après nous avoir séparés, ils nous réunirent de nouveau dans une chambre de la prison en disant qu’ils viendraient bientôt nous chercher pour nous frapper, Giacinta s’éloigna près d’une fenêtre donnant sur le champ du marché aux bestiaux. Je pensais qu’elle se distrayait en regardant dehors, mais je m’aperçus vite qu’elle pleurait.

Je suis allé la chercher et, en l’approchant de moi, je lui demandai pourquoi elle pleurait :

«Parce que, dit-elle, nous mourrons sans voir nos parents», et les larmes coulaient sur son visage.
«Au moins, ajouta-t-elle, j’aimerais revoir ma mère !»
«Alors tu ne veux pas offrir ce sacrifice pour la conversion des pécheurs ?»
«Si, si, je le veux !»

Et, les joues mouillées de larmes et les yeux tournés vers le ciel, elle fit son offrande :

«Ô mon Jésus ! C’est par amour pour Vous, pour la conversion des pécheurs, pour le Saint-Père et en réparation des péchés commis contre le Cœur Immaculé de Marie !»

Les prisonniers qui assistaient à cette scène voulurent nous consoler :

«Allez, dites ce secret à l’Administrateur ! Qu’est-ce que cela peut vous faire si cette Dame ne le veut pas ?»
«Ah ! ça non, répondit vivement Giacinta, je préfère mourir.»

Nous décidâmes alors de réciter notre Rosaire. Giacinta sortit une médaille qu’elle portait autour du cou, demanda à un des prisonniers de l’accrocher à un clou fixé au mur, et, à genoux devant cette médaille, nous commençâmes à prier. Les prisonniers prièrent avec nous, autant qu’ils savaient le faire. Du moins, ils étaient à genoux. Après le Rosaire, Giacinta retourna près de la fenêtre pour pleurer :

«Giacinta ! Alors tu ne veux pas offrir ce sacrifice à Notre Seigneur ?» lui demandai-je.
«Si, je le veux, mais je pense à ma mère et je pleure malgré moi.»

Alors, puisque la Très Sainte Vierge nous avait dit d’offrir aussi nos prières et nos sacrifices en réparation des péchés commis contre Son Cœur Immaculé, nous décidâmes entre nous de les offrir chacun selon une intention : l’un pour les pécheurs, le second pour le Saint-Père et l’autre en réparation des péchés contre le Cœur Immaculé de Marie. Après réflexion, je dis à Giacinta de choisir pour quelle intention elle voulait offrir :

«J’offre pour toutes les intentions, car je les aime toutes.»

Parmi les prisonniers, il y en avait un qui jouait de l’harmonica. Ils commencèrent donc à jouer et à chanter pour nous distraire. Ils nous demandèrent si nous savions danser. Nous répondîmes que nous connaissions le fandango et le vira (deux danses traditionnelles). Giacinta fut alors la partenaire d’un pauvre voleur qui, la voyant si petite, la porta dans ses bras pour danser. Que Notre-Dame ait eu pitié de son âme et l’ait converti !

Pendant la prison, ce qui me fut le plus douloureux et fit souffrir mes cousins et moi fut l’abandon complet de notre famille. Au retour de cette prison, qui, il me semble, eut lieu le 15 août (en réalité, l’apparition eut lieu le 19 août), comme récompense de mon arrivée à la maison, on m’ordonna immédiatement de faire sortir le troupeau et de le conduire au pâturage. Mes oncles voulurent rester avec Giacinta à la maison et envoyèrent donc, à sa place, son frère Giovanni. Comme il était déjà tard, nous restâmes près de notre endroit, aux Valinhos.

Sentant que quelque chose de surnaturel approchait et nous enveloppait, soupçonnant que la Vierge allait nous apparaître et regrettant que Giacinta ne fût pas là pour la voir, nous demandâmes à Giovanni d’aller la chercher. Comme il ne voulait pas, je lui offris deux sous, et il courut la chercher. Pendant ce temps, je vis avec Francesco le reflet de la lumière que nous appelions éclair, et, arrivée un instant plus tard, Giacinta vit la Vierge au-dessus du chêne-liège.

«Que voulez-vous de moi ?»
«Je veux que vous continuiez à aller à la Cova d’Iria le 13 et que vous continuiez à dire le Rosaire tous les jours. Le dernier mois, je ferai le miracle, afin que tous croient.»
«Que souhaitez-vous qu’on fasse de l’argent et des autres offrandes que le peuple laisse à la Cova d’Iria ?»
«On fera deux portants ; l’un, tu le porteras, Giacinta, avec deux autres petites filles, l’autre sera porté par Francesco et trois autres enfants du même âge, également vêtus de manteaux blancs. Le reste de l’argent servira pour la fête de Notre-Dame du Rosaire.»
«Je voudrais demander la guérison de certains malades.»
«Oui, certains seront guéris durant l’année», dit la Vierge, et prenant un aspect très triste, elle ajouta :
«Attention, beaucoup d’âmes vont en Enfer parce qu’il n’y a personne pour se sacrifier et prier pour elles : priez, priez beaucoup et faites des sacrifices pour les pécheurs.»

Et, comme d’habitude, elle commença à s’élever vers l’orient. Dès ce jour-là, comme nous l’avait demandé la Sainte Vierge, nous décidâmes de nous engager à faire des sacrifices pour les pécheurs.

Giacinta demanda :

«Et les sacrifices, comment devons-nous les faire ?»

Francesco découvrit aussitôt un bon sacrifice :

«Nous donnerons nos provisions aux brebis et ferons le sacrifice de ne pas prendre le goûter.»

Après quelques minutes, toutes nos provisions étaient distribuées au troupeau et nous passâmes ainsi une journée de jeûne comme le plus austère des chartreux.

Les enfants de deux familles de Moita allaient mendier de porte en porte. Nous les avions rencontrés un jour, alors que nous conduisions nos troupeaux. Giacinta, les voyant, dit :

«Donnons nos provisions à ces enfants pauvres pour la conversion des pécheurs.»

Et elle courut les leur apporter.

Quand nous pensions ou avions à supporter quelque épreuve, Giacinta demandait toujours :

«As-tu déjà dit à Jésus que c’est par amour pour Lui ?»

Si je répondais non, elle disait :

«Alors moi-même je le Lui dirai.»

Et, joignant ses petites mains, levant les yeux vers le ciel, elle disait :

«Ô Jésus, c’est par amour pour Vous et pour la conversion des pécheurs.»

Le 13 septembre 1917, à l’approche de l’heure, je partis avec Giacinta et Francesco au milieu d’une grande foule, qui nous laissait avancer avec difficulté. Les rues étaient bondées de gens. Tous voulaient nous voir et parler. Là, il n’y avait aucun respect humain. De nombreuses personnes, même des dames et des messieurs, parvenant à se frayer un chemin dans la foule qui se pressait autour de nous, venaient se mettre à genoux devant nous pour nous demander de présenter leurs besoins à la Vierge. D’autres, ne pouvant s’approcher, criaient de loin :

«Pour l’amour de Dieu, demandez à la Vierge de guérir mon fils, qui est un pauvre estropié.»
«Qu’elle guérisse mon fils, qui est aveugle !»
«Le mien, qui est sourd ; qu’elle ramène mon mari ou mon fils qui est à la guerre ; qu’elle me convertisse un pécheur ; qu’elle me donne la santé, car je suis tuberculeux… etc., etc.»

Là, on voyait toutes les misères de la pauvre humanité ; certains criaient même depuis les arbres ou les murs où ils étaient montés pour nous voir passer.

Maintenant, lorsque je lis dans le Nouveau Testament ces scènes charmantes du passage de Jésus en Palestine, je me rappelle de celles-ci auxquelles le Seigneur me fit assister, bien que j’étais encore si petite.

Nous arrivâmes enfin à la Cova d’Iria, près du chêne-liège, et commençâmes à réciter le Rosaire avec la foule. Peu après, nous vîmes le reflet de la lumière et immédiatement après la Vierge au-dessus du chêne :

«Continuez à réciter le Rosaire pour obtenir la fin de la guerre. En octobre viendront aussi le Seigneur, la Vierge douloureuse, la Vierge du Carmel et Saint Joseph avec l’Enfant Jésus pour bénir le monde. Dieu est content de vos sacrifices, mais Il ne veut pas que vous dormiez avec la corde. Portez-la seulement le jour.»
«On m’a priée de vous demander beaucoup de choses : la guérison de certains malades, d’un sourd-muet.»
«Oui, quelqu’un sera guéri. D’autres non. En octobre, je ferai le miracle afin que tous croient.»

Et, commençant à s’élever, elle disparut comme les autres fois.

Nous nous efforcions tant de faire des sacrifices pour les pécheurs que nous ne laissions échapper la moindre occasion. Surtout Giacinta semblait insatiable dans la pratique du sacrifice. Un jour, un voisin nous offrit un bon pâturage pour notre troupeau, mais qui se trouvait très loin, et nous étions en plein été. Ma mère accepta l’offre faite avec tant de générosité et nous y envoya. La journée était belle, mais le soleil ardent semblait vouloir tout brûler. La soif se faisait sentir et il n’y avait pas une goutte d’eau à boire !

Au début, nous offrîmes ce sacrifice avec générosité pour la conversion des pécheurs, mais après midi, il devint insupportable. Je proposai alors à mes compagnons d’aller dans un endroit proche pour demander un peu d’eau. Ils acceptèrent, et je partis frapper à la porte d’une vieille femme qui, en me donnant la cruche d’eau, me donna aussi un morceau de pain que j’acceptai avec reconnaissance et que je courus partager avec mes compagnons. Puis je donnai la cruche à Francesco et lui dis de boire.

«Je ne veux pas boire», répondit-il.
«Pourquoi ?»
«Je veux souffrir pour la conversion des pécheurs.»

«Bois, Giacinta.»
«Moi aussi, je veux offrir un sacrifice pour les pécheurs.»

Je versai alors l’eau dans la cavité d’une pierre pour que les moutons puissent la boire et allai rendre la cruche à sa propriétaire.

Nous avions aussi l’habitude, de temps en temps, d’offrir au Seigneur le sacrifice de faire une neuvaine ou un mois entier sans boire. Une fois, nous fîmes ce sacrifice en plein mois d’août, quand la chaleur était étouffante.

Une autre fois, ma tante vint nous appeler pour nous faire manger des figues qu’elle avait apportées à la maison et qui mettaient vraiment l’eau à la bouche. Giacinta s’assit avec nous, satisfaite, près du panier, et saisit la première figue pour la manger, mais soudain se rappela et dit :

«C’est vrai ! Aujourd’hui, nous n’avons encore fait aucun sacrifice pour les pécheurs ! Nous devons le faire !»

Elle remit la figue dans le panier, fit l’offrande, et nous ne touchâmes plus à ces figues.

Un jour, nous étions allés dans un endroit rempli de chênes verts et de chênes-lièges. Les glands étaient encore assez verts, alors je dis à Giacinta que nous pouvions en manger. Francesco monta sur un chêne-liège pour en cueillir et remplir ses poches, mais Giacinta pensa immédiatement que nous pouvions cueillir les glands des chênes, afin de faire le sacrifice de manger les plus amers. Ce jour-là, nous goûtâmes donc ces aliments délicieux. Giacinta en fit un de ses sacrifices habituels : elle avait en effet l’habitude de cueillir les glands sur les chênes ou les olives sur les oliviers. Un jour, je lui dis : «Giacinta, ne mange pas ceux-là : ils sont trop amers.»
«C’est justement parce qu’ils sont amers que je les mange, pour la conversion des pécheurs.»

Ce n’étaient pas nos seuls jeûnes. Nous avions décidé de toujours donner notre petit-déjeuner aux petits mendiants de Moita, chaque fois que nous les rencontrions. Et les pauvres enfants, tous heureux de notre aumône, cherchaient à nous revoir et nous attendaient sur le chemin. Chaque fois que nous les voyions, Giacinta courait leur apporter notre nourriture du jour, avec tant de satisfaction, comme si elle n’en manquait jamais.

Un jour, nous conduisions nos petits moutons sur un chemin où je trouvai un morceau de corde. Je le ramassai et, pour plaisanter, l’attachai à mon bras. Bientôt, je remarquai que la corde me faisait mal. Je dis alors à mes cousins : «Regardez ! Cette corde me fait souffrir ! Nous pourrions la passer à notre ceinture et offrir ce sacrifice à Dieu.» Ces pauvres enfants acceptèrent immédiatement l’idée et nous la partagions entre nous trois. Notre «couteau» était le bord d’une pierre frappée contre une autre. Tant à cause de l’épaisseur et de la rudesse de la corde, que parce que parfois nous la serrions trop, cet instrument nous faisait souffrir horriblement. Giacinta laissait parfois tomber quelques larmes et, lorsque je lui disais de l’enlever, elle répondait :
«Non ! Je veux offrir ce sacrifice au Seigneur en réparation et pour la conversion des pécheurs.»

Le 13 octobre 1917, nous quittâmes la maison très tôt, prévoyant déjà les retards du chemin. Il y avait une grande foule et la pluie tombait à torrents. Ma mère, craignant que ce soit le dernier jour de ma vie, le cœur brisé par l’incertitude de ce qui allait se passer, voulut m’accompagner. Tout au long du chemin, les scènes du mois précédent, encore plus nombreuses et touchantes. Même la boue des chemins n’empêchait pas cette foule de se mettre à genoux dans l’attitude la plus humble et suppliante. Arrivés à la Cova d’Iria, près du chêne-liège, poussée par un instinct intérieur, je dis à la foule de fermer les parapluies avant de réciter le Rosaire. Peu après, nous vîmes le reflet de la lumière et immédiatement après, la Vierge Marie au-dessus du chêne-liège.

«Que voulez-vous de moi ?»
«Je veux te dire qu’on construise ici une chapelle en mon honneur, que je suis Notre-Dame du Rosaire, et qu’ils continuent toujours à dire le Rosaire tous les jours. La guerre finira et les soldats retourneront bientôt dans leurs maisons.»
«J’aurais beaucoup de choses à Vous demander : si Vous guérissez les malades et si Vous convertissez quelques pécheurs.»
«Certains oui, d’autres non. Ils doivent se corriger, demander pardon pour leurs péchés.»

Puis, prenant un aspect plus triste : «Qu’ils n’offensent plus Dieu Notre Seigneur, qui est déjà tant offensé.» Et ouvrant les mains, elle fit réfléchir le soleil ; et, tandis qu’elle s’élevait, le reflet de Sa propre lumière continuait de se projeter dans le soleil. C’est pourquoi je criai que l’on regarde le soleil. Mon intention n’était pas d’attirer l’attention des gens sur cela, puisque je n’avais même pas conscience de sa présence. Je le fis seulement, poussée par une inspiration intérieure qui me le suggérait.

Disparue la Vierge, dans l’immensité du firmament, nous vîmes à côté du soleil saint Joseph avec l’Enfant et la Vierge, vêtue de blanc, avec un manteau bleu. Saint Joseph et l’Enfant semblaient bénir le monde, faisant certains gestes en forme de croix avec la main. Peu après, cette apparition disparue, je vis le Seigneur et la Vierge, qui me semblait être la Vierge des Douleurs. Le Seigneur semblait bénir le monde de la même manière que saint Joseph. Cette vision s’évanouit et il me sembla voir à nouveau la Vierge, avec un aspect semblable à celui de Notre-Dame du Mont Carmel.

Voici l’histoire des apparitions de la Vierge à la Cova d’Iria. Lucia raconte encore : «De ces apparitions, les paroles qui se sont le plus gravées dans mon cœur furent la demande de la Vierge : «Qu’ils n’offensent plus Notre Seigneur, qui est déjà tant offensé !». Quel lament amoureux et quelle tendre demande ! Oh, si cela pouvait résonner dans le monde entier et si tous les enfants de la Maman Céleste écoutaient le son de sa voix !»

LUCIA RACONTE LA VIE DES PETITS BERGERS

APRÈS LES APPARITIONS

GIACINTA

Je commencerai à écrire ce que le bon Dieu voudra bien me faire me rappeler de Giacinta. Elle avait toujours un aspect sérieux, modeste et aimable, qui semblait révéler la présence de Dieu dans chacun de ses actes, comme le font les personnes âgées et de grande vertu. Je ne l’ai jamais vue avoir cette légèreté excessive ou cet enthousiasme propre aux enfants, pour les ornements et les amusements. Cela après les apparitions, car avant elle était la numéro un de l’enthousiasme et des caprices.

Elle avait pour la danse une affection particulière et beaucoup de talent : parfois il lui suffisait d’entendre n’importe quel instrument joué par les bergers pour commencer immédiatement à danser, même seule. Après les apparitions, quand le Carnaval approcha, elle me dit : «Je ne danse plus maintenant.»
«Et pourquoi ?»
«Parce que je veux offrir ce sacrifice au Seigneur.»

Et puisque c’étaient nous qui organisions la fête parmi les enfants, les danses qui avaient l’habitude d’avoir lieu en ces occasions cessèrent.

Un jour, ma mère, d’accord avec ma tante, décida de vendre le troupeau et de nous envoyer à l’école. Giacinta aimait aller visiter le Saint-Sacrement pendant les récréations, mais elle disait : «On dirait qu’ils devinent. Dès que j’entre dans l’église, il y a immédiatement beaucoup de monde pour poser des questions ! J’aimerais tellement pouvoir rester longtemps seule, pour parler avec Jésus caché, mais ils ne nous laissent jamais !».

Elle était tellement chère au Cœur de la Vierge que toute grâce qu’elle demandait, elle l’obtenait.

Un jour, elle rencontra une pauvre femme qui, en pleurant, se mit à genoux devant Giacinta, lui demandant d’obtenir de la Vierge la guérison d’une terrible maladie. Giacinta, voyant cette femme affligée agenouillée devant elle, lui prit les mains tremblantes pour la relever. Mais, voyant qu’elle n’y parvenait pas, elle s’agenouilla aussi et récita trois Je vous salue Marie avec cette femme. Puis elle lui dit de se lever, que la Vierge la guérirait. Et elle ne cessa plus de prier chaque jour pour elle, jusqu’à ce qu’au bout d’un certain temps, celle-ci réapparût pour remercier la Vierge de sa guérison.

Une autre fois, il y avait un soldat qui pleurait comme un enfant. Il avait reçu l’ordre de partir pour la guerre et laissait chez lui sa femme malade au lit, et trois petites filles. Il demandait soit la guérison de sa femme, soit l’annulation de l’ordre. Giacinta l’invita à dire le Rosaire avec elle. Puis elle lui dit : « Ne pleure plus. La Vierge est si bonne ! Elle lui accordera sûrement la grâce qu’il demande ! » Et elle n’oublia plus jamais ce soldat. À la fin du Rosaire, elle disait toujours un Je vous salue Marie pour son soldat. Quelques mois plus tard, il réapparut, avec sa femme et ses trois petites filles, pour remercier la Vierge des deux grâces reçues. À cause d’une fièvre qui l’avait frappé la veille de son départ, il avait été exempté du service militaire, et sa femme, disait-il, avait été guérie par un miracle de la Vierge.

L’autre grâce fut reçue par ma tante Vittoria, qui avait un fils ayant quitté depuis longtemps la maison paternelle et dont personne ne savait plus rien. Inquiète, la tante vint un jour à Aljustrel pour me demander de prier la Vierge pour son fils. Ne me trouvant pas, elle posa la question à Giacinta, qui promit de prier pour lui. Quelques jours plus tard, le fils réapparut à la maison pour demander pardon à ses parents ; puis il se rendit à Aljustrel pour raconter sa vie malheureuse et dit que, après avoir dépensé tout ce qu’il avait volé à la maison, il avait vagabondé pendant un certain temps, errant sans but, jusqu’à ce que, pour une raison que j’ignore, il fût emprisonné à Torres Novas. Quelque temps après, une nuit, il réussit à s’évader et, en fugitif, dans l’obscurité, il se lança à travers des montagnes et des pinèdes inconnues. Se croyant complètement perdu, dans la terreur d’être arrêté de nouveau et dans l’obscurité de la nuit, il n’eut comme seule ressource que la prière : il tomba à genoux et commença à prier. Après quelques minutes, Giacinta lui apparut, le prit par la main et le conduisit jusqu’à la route provinciale qui va d’Alqueidão à Reguengo, lui faisant signe de continuer sur cette route. Le matin, il se retrouva sur le sentier de Boleiros, reconnut le lieu et, ému, se dirigea vers la maison paternelle.

Je demandai à Giacinta si c’était vrai qu’elle était allée vers lui. Elle me répondit non : qu’elle ne savait même pas où se trouvaient ces pinèdes et montagnes dans lesquelles le garçon s’était perdu. « Je n’ai fait que prier et supplier la Vierge pour lui, par compassion pour tante Vittoria ».
— « Alors comment tout cela a-t-il pu arriver ? » lui demandai-je.
— « Je ne sais pas, le Seigneur le sait ».

Ainsi passaient les jours de Giacinta.

Le 23 décembre 1918, la grippe espagnole mit Giacinta au lit malade, avec son petit frère. Peu avant de tomber malade, elle me disait : « J’ai très mal à la tête et j’ai tellement soif ! Mais je ne veux pas boire, pour souffrir pour les pécheurs ». Pendant la maladie de mes deux petits cousins, chaque moment libre que j’avais, en dehors de l’école et de quelques petites tâches qu’on me faisait faire, je courais auprès d’eux. Un jour, en passant pour aller à l’école, Giacinta me dit : « Écoute, dis à Jésus caché que je L’aime beaucoup et que je L’aime tant ». D’autres fois, elle disait : « Dis à Jésus que je Lui envoie beaucoup de salutations ». Quand j’allais d’abord dans sa petite chambre, elle disait : « Maintenant va chez Francesco, moi je fais le sacrifice de rester ici seule ».

Un jour, sa maman lui apporta une tasse de lait et lui dit de la prendre.
— « Je ne veux pas, maman », répondit-elle en repoussant la tasse de la main.

Ma tante insista un peu, mais se retira ensuite en disant : « Je ne sais pas comment la convaincre de prendre quelque chose, avec autant de nausée ! »

Dès que nous restâmes seules, je lui demandai : « Comment se fait-il que tu désobéisses ainsi à ta maman et que tu n’offres pas ce sacrifice au Seigneur ? »

À ces paroles, elle laissa tomber quelques larmes, que j’eus la joie d’essuyer, et elle dit :
— « Cette fois, je ne m’en suis pas souvenu ! »

Elle appela sa maman, lui demanda pardon et lui dit qu’elle prendrait ce qu’elle voulait. Sa maman lui apporta la tasse de lait. Elle la but sans montrer la moindre répugnance. Puis elle me dit :
— « Si tu savais combien cela m’a coûté de la prendre ! »

Quelques jours plus tard, elle me dit :
— « Ça me coûte de plus en plus de prendre le lait et les bouillons, mais je ne dis rien. Je bois tout par amour pour le Seigneur et pour le Cœur Immaculé de Marie, notre bonne Maman Céleste. »

Une fois, je lui demandai :
— « Est-ce que tu vas mieux ? »
— « Tu sais déjà que je ne vais pas mieux, j’ai beaucoup de douleur à la poitrine ! Mais je ne dis rien, je souffre pour la conversion des pécheurs. »

Un jour, elle me fit appeler pour que je me précipite auprès d’elle. J’y allai en courant et elle me dit :
— « La Vierge est venue nous voir, elle dit qu’elle viendra très bientôt chercher Francesco pour l’emmener au Ciel. Et elle m’a demandé si je voulais encore convertir d’autres pécheurs. Je lui ai dit oui. Elle m’a dit que j’irai à l’hôpital, que là je souffrirai beaucoup. Que je souffre pour la conversion des pécheurs, en réparation des péchés contre le Cœur Immaculé de Marie et par amour pour Jésus. Je lui ai demandé si tu viendrais avec moi. Elle a dit non. C’est ce qui me coûte le plus. Elle a dit que maman m’emmènerait à l’hôpital, mais ensuite j’y resterai seule ! »

Elle resta quelque temps pensive, puis ajouta :
— « Si tu venais avec moi ! Ce qui me coûte le plus, c’est d’y aller sans toi ! »

Lorsque le moment arriva pour son frère de partir pour le Ciel, elle lui donna ses recommandations :
— « Porte beaucoup de salutations au Seigneur et à la Vierge, dis-leur que je souffrirai tout ce qu’ils voudront, pour convertir les pécheurs et réparer les offenses faites au Cœur Immaculé de Marie. »

Elle souffrit beaucoup de la mort de son frère. Elle restait longtemps pensive et, si on lui demandait à quoi elle pensait, elle répondait :
— « À Francesco. Oh, si je pouvais le voir ! »
Et ses yeux se remplissaient de larmes.

Au début de juillet 1919, arriva le jour où elle entra à l’hôpital de Vila Nova, où elle dut réellement beaucoup souffrir. Lorsque sa mère vint lui rendre visite, elle m’emmena également. Je lui demandai alors si elle souffrait beaucoup :
— « Oui, je souffre, mais cela me plaît tant de souffrir par amour pour notre bon Dieu, pour le Cœur Immaculé de Marie, pour les pécheurs et pour le Saint-Père. »

C’était son idéal, c’était de cela qu’elle parlait.

Elle retourna encore quelque temps chez ses parents vers la fin août 1919, avec une grande plaie ouverte sur la poitrine, dont elle supportait les soins sans se plaindre, sans montrer le moindre signe d’impatience. Ce qui lui coûtait le plus, c’étaient les visites fréquentes et les interrogatoires des gens qui la cherchaient, et qu’elle ne pouvait plus désormais éviter.
— « J’offre aussi ce sacrifice pour les pécheurs », disait-elle avec résignation.

De nouveau, la Très Sainte Vierge daigna visiter Giacinta pour lui annoncer de nouvelles croix et sacrifices. Elle m’en fit part et disait :
— « Elle m’a dit que j’irai à Lisbonne, dans un autre hôpital, que je ne te reverrai plus, ni mes parents. Que, après avoir beaucoup souffert, je mourrai seule. Mais qu’il ne faut pas avoir peur, car Elle viendra là pour me prendre et m’emmener au Ciel. »

En pleurant, elle m’embrassait et disait :
— « Je ne te reverrai jamais plus. Là-bas, tu ne viendras pas me voir. Écoute ! Prie beaucoup pour moi, car je mourrai seule. »
— « N’y pense pas », lui dis-je.
— « Laisse-moi y penser, car plus j’y pense, plus je souffre, et je veux souffrir par amour pour le Seigneur et pour les pécheurs. Et puis, cela m’est égal ! La Vierge viendra là pour me prendre et m’emmener au Ciel ! »

Parfois, elle me demandait :
— « Mourrai-je donc sans recevoir Jésus caché ? Si la Vierge me le portait, quand viendra-t-Elle me chercher ? »

Lorsque sa mère semblait triste de la voir si malade, elle lui disait :
— « Ne sois pas triste, maman, je vais au Ciel. Là-haut, je prierai beaucoup pour toi. »

Parfois, elle disait :
— « Ne pleure pas, je vais bien. »

Si on lui demandait si elle avait besoin de quelque chose, elle répondait :
— « Merci vraiment, je n’ai besoin de rien. »

Quand on se retirait, elle disait :
— « J’ai très soif, mais je ne veux pas boire, je l’offre à Jésus pour les pécheurs. »

Finalement arriva le jour du départ pour Lisbonne, le 21 janvier 1920. Le moment des adieux déchirait le cœur. Elle resta longtemps accrochée à mon cou et disait en pleurant :
— « Nous ne nous reverrons jamais ! Prie beaucoup pour moi, jusqu’à ce que j’aille au Ciel. Là-haut, je prierai beaucoup pour toi. Ne révèle jamais le secret à personne, même s’ils te tuent. Aime beaucoup Jésus et le Cœur Immaculé de Marie et fais beaucoup de sacrifices pour les pécheurs. »

Depuis Lisbonne, elle m’envoya dire que la Vierge était déjà venue la voir et qu’Elle lui avait dit qu’elle mourrait le 20 février à 22h30 ; elle me recommandait d’être très bonne.

C’est ce dont je me souviens de la vie de Giacinta. Je demande à notre bon Dieu de bien vouloir accepter cet écrit, pour allumer dans les âmes la flamme de l’amour pour les Cœurs de Jésus et de Marie.

FRANCESCO

L’amitié qui me liait à Francesco n’était que celle de parenté et celle que les grâces, que le Ciel daignait nous accorder, apportaient avec elles.

Francesco ne semblait pas être le frère de Giacinta, si ce n’est par les traits du visage et par la pratique des vertus. Il n’était pas capricieux ni vif comme elle. Au contraire, il avait un caractère pacifique et conciliant.

Lorsque, dans nos jeux, quelqu’un refusait obstinément de lui reconnaître ses droits de vainqueur, il cédait sans résister, se contentant de dire :
— « Tu crois avoir gagné ? Très bien ! Cela m’est égal ! »

Toujours souriant, toujours gentil et conciliant, il jouait avec tous les enfants, sans distinction. Il ne réprimandait personne. Seulement parfois, il se retirait lorsqu’il voyait que quelque chose n’allait pas.

Après les apparitions de la Vierge, il devint de plus en plus amoureux de la solitude. La première apparition nous laissa une paix et une joie expansive qui ne nous empêchaient pas de parler de ce qui s’était passé. À Francesco, qui n’avait pas entendu, nous racontâmes ce que la Vierge nous avait communiqué, y compris la promesse de l’emmener au Ciel s’il récitait beaucoup de chapelets.

Depuis ce jour, il prit l’habitude de s’éloigner de nous, comme pour se promener. Et si je l’appelais et lui demandais ce qu’il faisait, il levait la main et montrait le Rosaire. Si je lui disais de venir jouer, en lui promettant qu’il pourrait ensuite prier avec nous, il répondait :
— « Je prie aussi après. Tu ne te souviens pas que la Vierge a dit de réciter beaucoup de chapelets ? »

Il priait beaucoup même lorsque nous fûmes conduits en prison. Pendant tout ce temps, il se montra assez animé et cherchait à rassurer Giacinta dans ses moments de plus grande nostalgie. Lorsque nous récitions le Rosaire, il vit qu’un des prisonniers était à genoux avec son béret sur la tête ; il s’approcha et lui dit :
— « Vous, si vous voulez prier, il faut enlever le béret. »

Le pauvre homme le lui donna immédiatement et Francesco le posa sur son capuchon, sur un tabouret.

Pendant qu’on interrogeait Giacinta, il me disait avec une immense paix et joie :
— « Si on nous tue, comme ils disent, bientôt nous serons au Ciel ! Que c’est beau ! Rien ne m’importe. »

Après un moment de silence, il ajouta :
— « Que Dieu veuille que Giacinta n’ait pas peur. Je vais dire un Ave Maria pour elle. »

Il montra toujours une maturité bien supérieure à son âge. Un jour, en passant avec lui et Giacinta près de la maison de la marraine Teresa, celle-ci nous appela et se mit à nous célébrer. Les autres enfants commencèrent à se rassembler et la marraine, après nous avoir offert diverses choses, voulut nous voir danser et chanter. Au son du chœur animé, les voisins se réunirent autour de nous et à la fin demandèrent un bis.

Mais Francesco s’approcha de moi et dit :
— « Ne chantons plus. Au Seigneur, cela ne doit certainement pas plaire que nous chantions ces choses maintenant. »

Et ainsi nous nous échappâmes, comme nous pûmes, de cette foule d’enfants, vers notre puits préféré.

Le carnaval de 1918 arriva. Les enfants de 14 ans et moins avaient leur propre fête. Naturellement, beaucoup vinrent m’inviter pour organiser la fête avec eux. Au début, je refusai, mais vaincue par une faible complaisance, je cédai aux insistance de certains. Arrivée chez Giacinta et Francesco, je leur racontai ce qui s’était passé.

— « Et toi, tu retournes à ces dîners et divertissements ? » me demanda sérieusement Francesco.
— « Je ne voulais pas, mais vois bien qu’ils ne me laissent pas, ils insistent pour que j’y aille : je ne sais pas quoi faire ! »
— « Tu sais ce que tu dois faire ? Tout le monde sait que la Vierge t’est apparue. Alors tu dis que tu L’as promis de ne plus jamais danser, et pour cela, tu n’y vas pas ! Puis, ce jour-là, nous nous échappons dans la grotte du Cabeço. Là, personne ne nous trouvera. »

J’acceptai l’idée ; une fois ma décision connue, personne ne pensa plus à organiser l’assemblée. Dieu nous bénissait. Et ces amies, qui auparavant me cherchaient pour s’amuser, venaient maintenant me chercher à la maison, le dimanche après-midi, pour aller avec elles réciter le Rosaire à la Cova d’Iria.

Francesco était peu bavard ; pour faire ses prières et offrir ses sacrifices, il aimait se cacher même de Giacinta et de moi. Plusieurs fois, nous le surprenions derrière un mur ou une haie, où il s’était furtivement caché, à genoux, pour prier ou pour penser, comme il disait, au Seigneur, attristé à cause de tant de péchés.

Une fois, je lui demandai :
— « Francesco, qu’aimes-tu le plus, consoler le Seigneur ou convertir les pécheurs pour qu’aucune âme n’aille plus en Enfer ? »
— « Ce que j’aime le plus, c’est consoler le Seigneur. N’as-tu pas remarqué comment la Vierge, même le dernier mois, est devenue si triste lorsqu’elle a dit de ne plus offenser le Seigneur Dieu, qui est déjà tant offensé ? Je voudrais consoler le Seigneur et ensuite convertir les pécheurs, afin qu’ils ne L’offensent plus. »

Quand il allait à l’école, arrivant à Fatima, il me disait parfois :
— « Écoute, toi va à l’école. Moi, je reste ici, à l’église, près de Jésus caché. Pour moi, apprendre à lire n’a pas de valeur, bientôt j’irai au Ciel. Quand tu reviendras, viens me chercher. »

Un jour, en sortant de la maison, je remarquai que Francesco marchait très lentement.
— « Que se passe-t-il ? On dirait que tu n’arrives pas à marcher ! »
— « J’ai très mal à la tête et j’ai l’impression de tomber. »
— « Alors ne viens pas, reste à la maison. »
— « Non. Je préfère rester à l’église avec Jésus caché, pendant que tu vas à l’école. »

Par sa prière, il obtint beaucoup de grâces de Jésus. J’en raconte quelques-unes : avant sa maladie, un jour, je sortis de la maison et rencontrai ma sœur Teresa ; elle venait au nom d’une autre femme d’un hameau voisin, dont le fils avait été arrêté, accusé d’un délit dont j’ignore la nature ; s’il ne prouvait pas son innocence, il serait condamné à l’exil ou, à tout le moins, à plusieurs années de prison. Elle me demandait donc avec insistance d’obtenir cette grâce de la Vierge.

Ayant reçu le message, j’allai à l’école ; en chemin, je racontai l’affaire aux cousins. Arrivés à Fatima, Francesco dit :
— « Écoute, pendant que tu vas à l’école, je reste avec Jésus caché et je Lui demande la grâce. »

En sortant de l’école, je l’appelai et lui demandai :
— « As-tu demandé cette grâce au Seigneur ? »
— « Oui, dis à ta Teresa que dans quelques jours il rentrera à la maison. »

En effet, quelques jours plus tard, le pauvre jeune homme rentrait chez lui et, le 13, il venait avec toute sa famille remercier la Vierge pour la grâce obtenue.

Il y avait aussi une femme d’Alqueidao, qui désirait la guérison d’un malade et la conversion d’un pécheur. Francesco dit :
— « Pour cette femme, je prie ; vous, priez pour les autres, car ils sont nombreux. »

Cette femme apparut peu après la mort de Francesco ; elle me demanda où se trouvait sa tombe, car elle voulait s’y rendre pour le remercier des deux grâces reçues.

Un jour, une pauvre femme et un jeune homme (mère et fils) vinrent s’agenouiller devant Francesco pour lui demander d’obtenir de la Vierge la guérison du père et, pour le fils, la grâce de ne pas aller à la guerre. Francesco s’agenouilla aussi, enleva sa capuche et demanda s’ils voulaient réciter le Rosaire avec lui. Ils dirent oui et commencèrent à prier. Ensuite, ils nous accompagnèrent à la Cova d’Iria. Sur le chemin, ils récitèrent un autre Rosaire avec nous, et sur le lieu même, un autre encore, puis ils se séparèrent, satisfaits. La pauvre femme promit de revenir remercier la Vierge pour les grâces demandées, si elles lui étaient accordées. Et effectivement, elle revint plusieurs fois, non seulement avec le fils mais aussi avec le mari, déjà en bonne santé.

Le 23 décembre 1918, Francesco tomba malade avec Giacinta de la grippe espagnole, qui l’emmena à la mort en quelques mois.

Pendant sa maladie, il resta toujours joyeux et content. Parfois je lui demandais :
— « Francesco, souffres-tu beaucoup ? »
— « Assez, mais ce n’est rien. Je souffre pour consoler le Seigneur, et bientôt j’irai au Ciel ! »

Il me disait parfois, quand je passais près de lui pour aller à l’école :
— « Écoute, va à l’église et donne beaucoup de salutations pour moi à Jésus caché. Ce qui me peine le plus, c’est de ne pouvoir rester quelques minutes avec Jésus caché. »

Une autre fois je lui demandai :
— « Francesco, te sens-tu très mal ? »
— « Oui, mais je souffre pour consoler le Seigneur. »

Un jour, entrant avec Giacinta dans sa chambre, il nous dit :
— « Aujourd’hui, parlez peu, car j’ai très mal à la tête. »
— « N’oublie pas d’offrir tout pour les pécheurs », lui dit Giacinta.
— « Oui, mais d’abord j’offre pour consoler le Seigneur et la Vierge, et ensuite pour les pécheurs et pour le Saint-Père. »

Un autre jour, je le trouvai très content.
— « Tu vas mieux ? »
— « Non, je me sens beaucoup plus mal. Il ne me reste plus que peu de temps avant d’aller au Ciel. Là-haut, je consolerai beaucoup le Seigneur et la Vierge. Giacinta priera beaucoup pour les pécheurs, pour le Saint-Père et pour toi ; et toi tu restes ici parce que la Vierge le veut. Écoute, fais tout ce qu’Elle te dira. »

Alors que Giacinta semblait préoccupée uniquement par la conversion des pécheurs et le salut des âmes de l’Enfer, Francesco semblait penser seulement à consoler le Seigneur et la Vierge, qui lui paraissaient si tristes.

Un jour, une femme de Casa Velha, nommée Marianna, entra dans la chambre de Francesco ; affligée parce que son mari avait chassé un fils de la maison, elle demandait la grâce de la réconciliation du fils avec son père. Francesco répondit :
— « Reste tranquille. J’irai bientôt au Ciel, et quand j’y arriverai, je demanderai cette grâce à la Vierge. »

Je ne me rappelle pas combien de jours il attendit encore avant d’aller au Ciel ; je me souviens seulement que, le soir du jour de la mort de Francesco, le fils demanda enfin pardon à son père, qui auparavant le lui avait refusé car il ne se soumettait pas aux conditions imposées. Il se soumit à tout ce que le père exigeait, et la paix fut rétablie dans cette maison.

Quelques jours avant de mourir, il me dit :
— « Écoute, je me sens très mal, il ne me reste plus que peu de temps avant d’aller au Ciel. »

Un matin, sa sœur Teresa vint me chercher :
— « Viens ! Francesco va très mal et dit qu’il veut te dire quelque chose. »

Je m’habillai rapidement et allai le voir. Il demanda à sa mère et à ses frères de sortir, car ce qu’il voulait me dire était un secret. Ils sortirent, et il me dit :
— « Je vais me confesser, faire ma Communion et ensuite mourir. Je voudrais que tu me dises si tu m’as vu commettre quelque péché, et que tu ailles demander à Giacinta si elle aussi m’a vu en commettre. »

— « Tu as désobéi quelquefois à maman », lui répondis-je, « quand elle te disait de rester à la maison et que tu t’enfuyais pour venir me voir ou te cacher. »
— « C’est vrai, j’ai commis ce péché. Maintenant va demander à Giacinta si elle se rappelle d’un autre. »

J’y allai, et Giacinta, après avoir réfléchi un peu, répondit :
— « Regarde, dis-lui qu’avant même que la Vierge nous apparût, il vola un sou à papa pour acheter un petit orgue à Giuseppe Marto de Casa Velha, et que lorsque les garçons d’Aljustrel lançaient des pierres sur ceux de Boleiros, lui aussi en lança quelques-unes ! »

Quand je lui donnai la réponse de ma sœur, il répondit :
— « Ceux-là, je les ai confessés, mais je les confesse de nouveau. Peut-être que c’est à cause de ces péchés que le Seigneur est si triste. Maintenant je suis repentant. »

Je le laissai et allai à mes occupations.

Quand je revins, au crépuscule, il rayonnait de joie. Il s’était confessé, et le curé lui avait promis de lui apporter la Sainte Communion le lendemain.

Après avoir reçu la Communion, le lendemain, il disait à sa petite sœur :
— « Aujourd’hui, je suis plus heureux que toi, car j’ai Jésus caché dans mon cœur. »

Je passai presque toute la journée auprès de son lit, avec Giacinta. Comme il ne pouvait plus prier, il nous demanda de réciter le Rosaire pour lui.

Déjà la nuit tombée, je le saluai :
— « Francesco, au revoir. Si tu vas au Ciel cette nuit, n’oublie pas de penser à moi là-haut, d’accord ? »
— « Je ne t’oublie pas, non, reste tranquille. »

Il me prit la main droite et la serra fortement pendant un bon moment, me regardant avec les larmes aux yeux.
— « Veux-tu encore quelque chose ? » lui demandai-je, les larmes coulant sur mes joues.
— « Non », répondit-il faiblement.
— « Alors au revoir, Francesco ! Rendez-vous au Ciel. Adieu, au Ciel ! »

Et le Ciel s’approchait. Il s’envola là-haut le lendemain, vendredi 4 avril 1919, dans les bras de la Maman céleste.

Lucia

Après les apparitions, ma mère fut obligée de vendre notre troupeau, car tant de gens demandaient toujours à me voir et à me parler. Cela fut une grande perte pour le soutien de la famille. Tout cela était de ma faute, et tout le monde me le reprochait dans les moments critiques. J’espère que notre bon Dieu a accepté tout cela, car je L’offrais toujours avec joie, me sacrifiant pour Lui et pour les pécheurs.

De son côté, ma mère me réprimandait ou me punissait car elle me croyait menteuse.

Dans ma famille, il y avait une autre source de peine dont on disait que j’étais responsable. La Cova d’Iria appartenait à mes parents. Au fond, il y avait un peu de terre assez fertile pour y planter du bon maïs, des légumes, etc. Mais depuis que les gens commençaient à y aller, nous ne pouvions plus y cultiver quoi que ce soit. Les gens piétinaient tout. Ma mère, se lamentant de cette perte, me disait :
— « Maintenant, tu devrais manger ce qui pousse dans la Cova d’Iria ! »

Ces choses me faisaient tant de peine que je n’avais pas le courage de prendre un morceau de pain pour manger. Pour m’obliger à dire que les apparitions de la Vierge étaient toutes inventées, ma mère n’hésitait pas à me faire sentir le poids d’un bâton destiné au feu, trouvé dans le tas de bois, ou du manche d’un balai.

Un jour, ma mère tomba gravement malade, à tel point qu’un jour nous la crûmes agonisante. Tous les enfants se rassemblèrent autour de son lit pour recevoir sa dernière bénédiction. Étant la plus jeune, je fus la dernière. La pauvre maman, me voyant, se ranima un peu et me jeta ses bras autour du cou. Ma sœur aînée m’arracha de force de ses bras, m’emmena à la cuisine et me défendit de retourner auprès de l’agonisante, concluant :
— « Maman meurt affligée pour les peines que tu lui as causées ! »

Je m’agenouillai, posai ma tête sur un tabouret et, avec une amertume profonde que je n’avais encore jamais éprouvée, j’offris à notre bon Dieu mon sacrifice.

 

Quelques minutes plus tard, voyant que le cas était désespéré, ils revinrent vers moi et me dirent : « Lucia ! Si c’est vrai que tu as vu la Vierge, va maintenant à la Cova d’Iria et demande-lui de guérir ta maman. Promets-lui ce que tu veux, nous le ferons, et alors nous croirons. » Sans perdre un instant, je me mis en route. Je pris plusieurs raccourcis à travers les champs en récitant le Rosaire jusqu’au lieu. Je fis ma supplication à la Vierge, exprimai ma douleur en versant de nombreuses larmes et rentrai à la maison, réconfortée par l’espoir que ma chère Maman du Ciel donnerait la santé à ma maman terrestre. À mon retour, ma mère allait déjà mieux ; trois jours plus tard, elle pouvait déjà accomplir tous les travaux domestiques.

Entre-temps, le maire et d’autres hommes du gouvernement, qui ne voulaient pas accepter les événements de Fatima, envoyèrent une nuit des hommes en voiture pour couper le chêne-liège où l’apparition avait eu lieu. Le matin, la nouvelle se répandit rapidement. Je courus immédiatement voir si c’était vrai. Mais quelle ne fut pas ma joie de constater que ces pauvres hommes s’étaient trompés et, au lieu du chêne-liège, avaient emporté un des chênes voisins. Je demandai alors pardon à la Vierge pour ces pauvres hommes et priai pour leur conversion.

Quelques jours plus tard, un 13 mai, je ne me souviens pas si c’était en 1918 ou 1919, à l’aube, on rapporta qu’à Fatima, une force de cavalerie empêchait les gens de se rendre à la Cova d’Iria. Tous venaient, à moitié effrayés, me donner la nouvelle, disant que c’était sûrement le dernier jour de ma vie. Sans prêter attention à leurs paroles, je me mis en route vers l’église. Arrivée à Fatima, je passai entre les chevaux qui occupaient tout le parvis, j’entrai dans l’église, assistai à la messe célébrée par un prêtre inconnu, reçus la Sainte Communion et, après l’action de grâce, rentrai paisiblement chez moi, sans qu’aucun mot ne m’ait été dit. Le soir, malgré les nouvelles continues selon lesquelles les soldats essayaient d’éloigner les gens sans y parvenir, j’allai aussi dire mon Rosaire là-bas. Sur le chemin, un groupe de femmes venues de l’extérieur se joignit à moi.

Lorsque je m’approchai du lieu, deux soldats vinrent à notre rencontre, fouettant rapidement les chevaux pour nous atteindre. Arrivés près de nous, ils demandèrent où nous allions. Entendant la réponse courageuse des femmes, qui disaient qu’elles n’avaient rien à voir là-dedans, ils frappèrent les chevaux avec l’intention de nous charger. Les femmes s’enfuirent dans toutes les directions et, en un instant, je me trouvai seule face aux deux cavaliers. Ils me demandèrent alors mon nom ; je le donnai sans hésiter. Ils me demandèrent si j’étais la voyante. Je répondis oui. Alors ils m’ordonnèrent de me mettre au milieu de la route et de marcher entre les deux chevaux, m’indiquant le chemin de Fatima.

En m’approchant du Pantano, une pauvre femme qui habitait là-bas, me voyant à une certaine distance parmi les chevaux, se jeta au milieu de la route et, comme une seconde Véronique, tenta de m’encourager. Les soldats l’obligèrent à reculer immédiatement et la pauvre femme pleura sur mon sort. Arrivés dans un terrain, un peu avant de revenir à Aljustrel, près d’une petite source, voyant là des trous ouverts pour y planter des poteaux, ils me firent arrêter et, peut-être pour m’effrayer, dirent : « Voici des fosses ouvertes. Avec l’une de nos épées, nous te trancherons la tête et te laisserons ici enterrée. Ainsi nous finirons pour toujours cette histoire. »

En entendant ces paroles, je crus que ma dernière heure était vraiment arrivée, mais je restai calme, comme si cela ne me concernait pas. Après un instant, ils me laissèrent continuer mon chemin. Je traversai ainsi notre village. Tous venaient aux fenêtres ou aux portes pour voir ce qui se passait. Certains riaient de moquerie, d’autres compatissaient à mon sort. Arrivés chez moi, ils firent appeler mes parents.

Ils n’étaient pas là. Les soldats m’ordonnèrent de ne plus sortir de la maison ce jour-là et, sautant en selle, s’en allèrent.

À la tombée de la nuit, on rapporta que les soldats s’étaient retirés, vaincus par le peuple, et au coucher du soleil, je récitais mon Rosaire à la Cova d’Iria, accompagnée de centaines de personnes.

Mon père était le seul à continuer de me montrer de l’affection et, dans les discussions qui surgissaient contre moi dans la famille, il était le seul à me défendre. C’était un homme sain, robuste, qui disait ne jamais connaître de maux de tête. Un jour, en moins de vingt-quatre heures, presque soudainement, une double pneumonie l’emporta pour l’éternité. Ma douleur fut telle que je crus en mourir. « Mon Dieu, mon Dieu ! » m’écriai-je, enfermée dans ma chambre, « je n’ai jamais pensé que Vous me réserviez tant de souffrance ! Mais je souffre par amour pour Vous, en réparation des péchés commis contre le Cœur Immaculé de Marie, pour le Saint-Père et pour la conversion des pécheurs. »

En peu de temps, notre bon Dieu emporta au Ciel Francisco (4 avril 1919), mon cher papa (31 juillet 1919) et permit que je sois séparée de Jacinta, qui partit pour l’hôpital de Lisbonne le 21 janvier 1920. Quelle tristesse de me retrouver seule ! Dès que possible, je me réfugiai dans la grotte où l’Ange nous était apparu, pour exprimer seule devant Dieu ma douleur et verser en abondance les larmes de mon chagrin.

Quelque temps plus tard, la nouvelle arriva que Jacinta avait rejoint le Ciel. Son corps fut alors transporté à Vila Nova de Ourém. Ma tante m’y conduisit un jour, auprès des restes mortels de sa fillette, dans l’espoir de me distraire un peu. Mais pendant longtemps, ma tristesse sembla ne faire que grandir. Quand le cimetière était ouvert, je m’asseyais sur la tombe de Francisco ou de mon père et y passais de longues heures. Grâce à Dieu, la sœur de Don Formigão promit à ma mère de m’obtenir l’entrée dans un collège que les Sœurs Dorothées avaient en Espagne. Quand tout serait prêt, ils viendraient me chercher. Cela me distrayait un peu et cette grande tristesse disparut peu à peu.

Le jour du départ fut fixé au 16 juin 1921. La veille, le cœur oppressé par la nostalgie, je partis dire adieu à tous nos terrains, bien certaine que c’était la dernière fois que je les foulais : le Cabeço, la roche, les Valinhos, l’église paroissiale où le bon Dieu avait commencé l’œuvre de Sa miséricorde, le cimetière où je laissais les restes mortels de mon cher papa, de Francisco, que je n’avais pas encore pu oublier.

Sans saluer personne, le lendemain, à 2 heures du matin, accompagnée de ma maman et d’un pauvre travailleur se rendant à Leiria, nommé Manuel Correia, je partis, portant intact mon secret. Nous passâmes par la Cova d’Iria pour un dernier salut. Là, je récitai, pour la dernière fois, mon Rosaire et, tant que je pouvais apercevoir le lieu, je me retournais continuellement, comme pour lui dire mon dernier adieu.

Nous arrivâmes à Leiria vers 9 heures du matin. Je rencontrai Madame Filomena Miranda, plus tard ma marraine de Confirmation, chargée de m’accompagner. Le train partait à 14 heures, et me voilà à la gare, donnant l’accolade d’adieu à ma pauvre maman, la laissant en larmes. Le train partit, emportant avec lui mon pauvre cœur plongé dans une mer de nostalgie et de souvenirs que j’étais incapable d’oublier.

* * *

Au collège Asilo do Vilar, à Porto, dirigé par les Sœurs Dorothées, Lucia entendit la voix du Seigneur l’appelant à la vie religieuse, et le 2 octobre 1926, elle se rendit à Tuy, en Espagne, et entra au Noviciat des mêmes Sœurs Dorothées sous le nom de Sœur Marie de la Douleur.

Son ancien désir d’entrer au Carmel fut enfin exaucé : le 25 mars 1948, jeudi saint, arriva le permis du Souverain Pontife Pie XII qui lui accordait l’entrée au Carmel Sainte-Thérèse de Coimbra. Elle prit le nom de Sœur Marie du Cœur Immaculé.

Le 10 décembre 1925, la Très Sainte Vierge apparut à Lucia qui, lui mettant la main sur l’épaule, lui montra en même temps un cœur couronné d’épines qu’elle tenait dans l’autre main et lui dit : « Regarde, ma fille, Mon Cœur couronné d’épines que les hommes ingrats me transpercent par leurs blasphèmes et leur ingratitude. Toi, du moins, cherche à me consoler, et à tous ceux qui, pendant cinq mois, le premier samedi, se confesseront, recevront ensuite la Sainte Communion, réciteront le Rosaire et Me tiendront compagnie pendant quinze minutes en méditant sur les quinze mystères du Rosaire avec l’intention de réparer les offenses faites à Mon Cœur Immaculé, je promets de les assister, à l’heure de la mort, avec toutes les grâces nécessaires au salut de ces âmes. »

Lucia rejoignit au Ciel ses deux petits cousins le 13 février 2005, à l’âge de 95 ans.

Marie continue de se servir d’elle pour préparer le monde au triomphe de Son Cœur Immaculé.

Armata Bianca

Movimento Ecclesiale

© 2007-2025 Armata Bianca - Tutti i diritti riservati. Vietata la riproduzione.